
J’ai dû réécrire plus d’une douzaine d’articles depuis plus d’un mois. Des débuts réfléchis, des ébauches solides, puis l’abandon soudain. Des centaines de mots biffés et des boules de papier recyclées. Je ne trouvais pas toujours la justesse ni l’inspiration égales à la sincérité de mes émotions. On me jettera peut-être des pierres au fait que je parlerai de façon aussi personnelle, mais quand la danse ne peut même plus devenir mon échappatoire, il me reste toujours les mots pour me retrouver. Et si mes écrits peuvent servir d’exil ou de baume pour certains qui me lisent, j’aurai le sentiment que mes mots s’emboîtent. Même avec le vertige de le publier.
Je ne manque pourtant pas d’inspiration avec l’amalgame d’émotions qui m’a habitée au cours du dernier mois. J’ai bien fait gaffe de ne pas l’afficher « publiquement » sur les réseaux sociaux. Vivre avec ma grisaille et fuir ceux qui me prendraient en pitié ou qui accorderaient trop d’attention à cette histoire. Un vrai silence orgueilleux. Et vient le jour où il faut se résigner à en parler un peu plus largement qu’à ceux qui nous posent la question en « vrai ». Comme ce blogue n’est qu’un début d’une série de billets qui se penchent sur mes tourments, mes questionnements et mes constatations, il faut bien accepter le fait que mes articles prendront une nouvelle tournure. Enfin, je resterai avare de bien des détails, mais voici: j’ai enfilé de nouveau mes chaussures de célibataire.
Les éclats d’une rupture, c’est toujours puissant. Je constate que les chagrins d’amour n’ont souvent rien à voir avec le temps d’une relation. C’est souvent l’importance accordée à l’autre, la gravité de l’amour et les espérances qui décident du sort torrentiel quand tout arrête. En plus du vide, tout devient un choc. La vie poursuit son cours même si notre horloge semble désorientée. Tout se concentre tellement à l’intérieur de soi que l’on ne se sent plus vraiment « là ». Malgré l’immense vague d’amour et de soutien que l’on reçoit durant cette période, on peut facilement remettre en cause sa propre valeur aux yeux des autres. Même les plus forts peuvent douter. Pendant que l’on cherche encore l’autre instinctivement, on entend les oiseaux au matin qui nous rappellent que notre tristesse n’affecte pas grand chose au reste du monde. J’aurais souvent souhaité qu’ils se taisent pourtant.
La tiédeur du mois de mai m’a rattrapée une fois de plus. Le coeur se fait imposer un billet de train en aller-simple qui voyage et déraille à vitesse maximale. J’ai l’impression que la peine ressentie se mesure à l’amour éprouvé. Et par le fait même, je peux dire qu’au moins, je n’ai pas mal aimé. J’admets que nous n’avons pas été parfaits, et j’ai aussi eu mes défauts. J’ai parfois souvenir de ces brefs moments où, même encore entichés l’un de l’autre, je te regardais en pensant silencieusement « Un jour, je ne sais pas quand, comment ni pourquoi, on deviendra peut-être étrangers l’un à l’autre. Tu me regarderas autrement et le gris de mes yeux ne te charmera plus. Le cuivré de mes cheveux te semblera moins chaud. Ma voix te semblera moins douce. On perdra notre étreinte lorsque l’on danse et nos tangos ne seront plus ». Je savais déjà un peu ça, refoulé dans un petit coin de moi, mais la peur de perdre nos habitudes et la flamme voilait subitement ce pressentiment.
Maintenant que j’endosse peu à peu l’idée de tout recommencer à zéro et sentir que je fasse un pas à reculons en même temps, j’entends quelques témoignages d’amis et connaissances célibataires qui ont trouvé moyen de bien passer au travers. Sans surprise, ce qui revient bien souvent est la fameuse fréquentation éphémère, ou le rebound guy qui servirait de « relation de transition ». Dans tous les cas, le terme me rebute. « C’est pas mal rendu ça, maintenant, notre génération ». Je me suis longtemps demandée si j’étais une des rares à me sentir complètement décalée de cette réalité. Personne ne veut être un rebound. Camper la place du vide sans le savoir et s’impliquer réellement quand l’autre ne cherche qu’à meubler l’espace, passons. Je préfère rester seule avec mes orages et accepter qu’une éclaircie les entraînera avec le temps. Je passerai au travers des rancoeurs qu’il me reste avant de manquer de respect à qui que ce soit.
C’est aussi ce qui me décourage un peu des relations à court terme, qui me semblent parfois malsaines. Chacun devient un peu égoïste en ne pensant d’abord qu’à ses propres intérêts, mais il y en a toujours un qui se fera heurter davantage à coups de négligences. J’avais écrit l’article « J’ai été une célibataire heureuse » il y a quelques mois. En me relisant, il y a un point que j’ai omis d’écrire: oui, j’encourage quiconque à la réussite d’un but, d’un projet…on devrait être en couple quand on se sent prêt et déjà accompli, en quelque sorte. S’oublier et se noyer dans la dépendance envers l’autre nous fera perdre tous nos repères si l’amour finit par claquer la porte derrière nous. Nos bases se construisent en temps de solitude, et on les fortifie en couple. Ça me rappelle cette maxime qui dit que « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Bien sûr qu’on peut vivre un temps en n’ayant pas d’investissement sérieux, mais de telles relations finissent par se ravager d’égo et d’insensibilité à la longue.
Hein, s’investir? Attendre l’autre? Non, c’est trop compliqué. Faut garder ça simple. Pourquoi travailler quand il y a des accrochages alors que de toute façon, « on peut toujours trouver mieux ailleurs ». Évidemment qu’on peut toujours trouver mieux. La pelouse semblera toujours plus verte chez le voisin. On ne voit pas la mauvaise herbe, mais elle est pourtant bien ancrée. On peut faire le choix de ne pas entretenir son terrain et rester à la même place, déménager parce que c’est subitement trop laid ou tout simplement prendre le temps de s’asseoir de temps à autres et arracher la mauvaise herbe à mains nues. On oublie que c’est en travaillant et en donnant son grain de sel qu’on contribue à la santé des choses qui nous importent. Mais ne soyons pas dupes; s’il y a des épines qui persistent, alors là, il faut reconsidérer le terrain.
Faut vivre sa vie à deux cent à l’heure. L’amour se hisse souvent dans une place secondaire quand on se priorise constamment. On s’endort sur le fait que c’est pourtant possible de vivre tout ça avec quelqu’un en faisant des demi-mesures. À la place, on se permet d’aimer de temps en temps. On se « consomme » à temps partiel. Quand le lit semble trop spacieux, quand subitement, le manque charnel pèse trop. Quand on s’ennuie d’exister à travers quelqu’un. Quand on s’amuse à s’appartenir jusqu’à l’aurore. Mais le reste du temps, ne perturbons pas la routine.
Il serait quand même bête de tout généraliser quand il existe un bon nombre de gens qui n’ont pas peur de se choisir et de rester dans une relation saine. Il y a aussi le nombre incalculable de personnes qui se sentent prêtes à s’investir, mais pour qui l’amour prend du temps à arriver. Mon malaise des relations « jetables » vient plutôt du fait que l’on peut rester parfois coincés dans la manigance, la manipulation et la constante remise en doute de soi. Nous ne sommes pas tous prêts pour l’amour, mais rien n’excuse ceux qui utilisent volontairement quelqu’un qui les attend.
Et pendant que Montréal dort encore à l’heure où j’écris, je me permets d’écrire en conclusion que je vais beaucoup mieux. Ce n’est plus tellement un jour à la fois. Le vide, les silences et la solitude pèsent moins. Nous restons en bon terme, loin des insultes et des crises. Je suis dans ce moment de spontanéité où j’ai envie d’aller plus loin devant, qu’on me surprenne, qu’on me laisse jouer Nightcall en voiture dans ces soirées d’été. Il y a mes chaussures de danse qui me regardent du garde-robe. Elles me terrifient et me renvoient la claque, pour être honnête. Oui, je reviendrai dans la communauté du tango de Montréal. Je me répète à me dire que j’ai débuté seule, pour l’unique plaisir. La passion, les amitiés et l’amour furent des récompenses que j’ai héritées avec le temps et l’investissement que j’ai donné à ce passe-temps. Aujourd’hui, je perds mon meilleur partenaire de danse. Mais je ne perds pas le privilège de danser. Ce serait absurde de tout associer à une histoire sentimentale quand mes fondements reposent sur un rêve d’enfance et une volonté qui m’appartient. Tu existeras encore à travers mes souvenirs, mais il y aura plus d’espace entre ces rappels. Viendra ce soir où j’enfilerai mes talons et mon courage sans trop penser. J’entendrai l’appel de la musique et la chaleur des amitiés. Je me laisserai bercer à nouveau. Je ne me permettrai probablement pas une autre histoire dans un tel contexte, mais au moins, je l’aurai vécu.
Autre part, autrement, j’aimerai à nouveau. Lentement, mais sûrement.
-M!
Crédit photo: Nicolas Paquet